Le garçon sans nom marchait sans but. C'était son nom. Et c'était son but.
Sur les routes de la pampa péruvienne, la terre recouvrant par aplats ocres le goudron gris, il claudiquait. Coup de vent, griffes dans sa face. Le visage arraché à l'âge de quatre ans, on avait recousu une tête de chat sur ses plaies. Un morceau de visage de chat, tordu, distendu, évidé. Il avait perdu son nom, le Garçon-au-visage-de-chat avait perdu son nom. Dans sa tête pâle, du sang d'homme et du sang d'ailleurs. Des cheveux et des poils roux se mêlent sur son crâne fendu, d'ailleurs. En réalité, de son crâne fendu s'échappaient ses pensées. Un instant, toutes ses pensées emplissent l'image du monde.
Cri de saxophone, éclat de chewing-gum, le paysage groove.
Un tuk-tuk d'étrangers dépasse le garçon en le huant. Ils crient et rient. Fr-fronce ses sourcils, le le tuk-tuk s'écroule. Des-descend de son nuage, plus l'âge de rire, les visages humains sont dé-déchirés les chairs se trou-trouent les tissus de leurs joues lisses brûlent sur la terre ocre sur le goudron gris.
Allez hop ! le garçon au crâne fendu quitte la route et s'enfonce sous le soleil mourant entre les cactus. Son œil félin cligne, son corps sursaute. Il se retourne, air sensible. Les visages de ses étrangers fondent. Le ciel rougit. Tu sens cette atmosphère pesante ? Tu la sens mon atmosphère ? Il s'attrape le crâne, arrête de me parler ! C'est flou, c'est tout flou devant ses yeux. Un garçon à tête de chat qui gesticule dans le vide. Un de plus, un de moins. Flou, flou, connard, laisse-moi te trouer les yeux ! Tes yeux voyants, tes yeux lucides. Laisse-toi faire, laisse-toi écraser par mon atmosphère. Mais qui parle ? Le garçon relève la tête et supplie le ciel rouge.
Balalaïka lointaine. Grésillement de fatigue. Des paroles en une langue étrangère et de la peau liquéfiée. Grosse caisse régulière. Non, c'est mon cœur. Je dois quitter ma campagne, ne pas aller en ville. Mon esprit, une équation sans réponses. Je le sens qui se vide. Mes pensées coulent par mes cicatrices. Le visage d'un chat, qui a eu cette idée ridicule ?
C'est Dieu ! Le Tout-Puissant qui m'habite !
Le Garçon-au-visage-de-chat qui avait le crâne fendu reprit sa marche, quand une lance sortie du néant le traversa. Interloqué, et sans frémir, il s'agenouilla et écarta ses bras, en prenant son temps, comme ça, oui, comme ça. Des flèches l'atteignirent en plein visage, et chaque petite plaie vomissait des bouts de viande, des bouts de visage de garçons sans noms.
Alors, l'inconnu, sous les ordres insensés et graves de son dieu, attrape son oreille de chat. Il tirait de toutes ses forces. Les fils de suture cassaient un à un, ou arrachaient sa peau. Il a en main sa différence. Son visage de chat s'écharpe au fil des secondes, hautes comme les cactus des alentours.
Il remonte sur la route et recommence à marcher vers l'horizon, sa moitié de visage enserrée dans son poing. Son crâne fendu, les chairs à vif, de la rougeur, de la douleur pourrissante sous le soleil péruvien pourpre, des vers qui le rongent, des mouches qui le bouffent, des mouches à merde.