Méroé

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See, that’s what the app is perfect for.

Sounds perfect Wahhhh, I don’t wanna

Le bleu nuit-tombée.

Dimanche soir. L'heure blues, et bleu nuit-tombée. Depuis le toit frais, des arbres dans les airs et quelques scintillements vers l'Est.

L'incandescence des neurones qui s'entrechoquent et le rythme lourd de Bukowski. Qu'ai-je ? Quelques minutes devant moi pour ne pas penser à ce qui se passe à l'extérieur de cette chambre.

Artaud à ma gauche pose son regard fermé sur mes intérieurs qui cherchent des dehors.

On est jeune et on est beau. Pourquoi être né maintenant si ce n'est pour faire partie de toi ?

On veut la cruauté et le rouge-noir du sang dans les rues, et la crevaison des regards tournés vers eux-mêmes.

On veut ne plus penser aux porcs qui nous gèrent. Ou mieux, les destituer pour tout et rien.

À bas le management des âmes et l'uniformisation des sensations. On veut la vitalité des actes et la solitude à soi-même. Comment, la transgression de nos normes ? Co-comment, la subversion à la machine ?

Imagination stupéfiante et acte tendu. Sensible, à peine réalisé.

Les minutes sont passées, ici sur la planète-monde, un dimanche soir à Berlin.

Berlin.

Je me sens libre. Faudrait pas se laisser aller. Se perdre dans des rues toutes semblables. Se perdre en intraveineuse. Une Sternburg dans une main, le poing au ciel. Un fumigène orangé masque un instant les nuages.

Un visage, un corps de plus, un nouveau nom sur les registres. Les sonneries toujours les mêmes. Sans arrêt. Les portes qui claquent, la langue qui claque. Les gens, les gens, mes semblables.

Devenir fou dans le froid nocturne, s'enfermer dehors des heures durant, seul, à deux, entre inconnus. Entre grains de sable dans la grande ville.

La vie d'avant. Je l'aime cette vie. J'aime ces noms, vos noms. Les amis, les croisés du regard, les chéris si densément serrés dans la cité, tous se perdent dans ma bouteille de bière. Les yeux embués, les cheveux lâchés, la bouche, le sexe pensifs.

La vie maintenant, c'est s'irréel que s'en devient palpable.

Freitag, 9. Februar, 22:41.

Ce que je ressens est oppressant. Sang. Sang aux yeux, à la gorge. Qui vient du dedans. Objectif fixé, cible, ligne de mire, mire, mire. Et moi.

Et moi qui ne pense qu'à moi. Incapable de ressentir l'extérieur. Et l'intérieur pousse, pousse pour s'extirper de l'enveloppe. Martèlement. Centré, centré sur moi. Froid aux autres, à qui ? Qui ? Je ne connais que moi. Moi, moi, et moi.


On se pose, on inspire, on expire. Échéance, calendrier. Que ça se finisse, pitié que ça se finisse. Qui êtes-vous, belle inconnue qui hante mon intérieur ? Et vous, damoiseau charmant qui me chuchote des douceurs ? C'est toi, c'est moi. Seulement ton corps brûlant et ton esprit hallucinant. Tu es seul. Réfléchis, non, ils n'ont pas pu te laisser seul. Tu les fuis. Tu fuis. Et pourtant, tu veux cette confrontation. Ces regards et ces mots étrangers, glissants, houleux, pénétrants. Tu veux, et tu es seul dans ta volonté.


Combien sont-ils à me porter ?


MOI, je vois à travers vous.

texte francais berlin

Afiguration

Morsure du froid. Qui pénètre sous les vêtements, qui s’empare de la chair vibrante. En quelques coups, le cœur de l’humaine est atteint. Elle cesse de battre, l’organe cesse de se démener. Battu comme un âne, l’idiot du fond de la cour, celui qui grimace à l’extérieur, méconnaît ses insemblables, et croît jusqu’à atteindre la vision. Ses inconnus de nom ont le visage placide. Son visage, lui, luit – luisit dans un froid acide. Afiguré à ses prem. sec., avisagé par la morsure.

S’il avait su sa mort, une mort sûre dès le début de la vie ; s’il avait su sa mort, il n’aurait pas annoncé son départ. Il serait resté pour vivre son agonie. L’idiot sans visage se la peinturlure, le luron ronronne dans le glas sonné par les autres. 

Mais on lui a caché sa mort. On l’a éloigné des miroirs et des fenêtres après sa morsure par l’acide. Et son avision par l’extérieur l’a fait grimacer. Ses insemblables exilent l’idiot au fond de la cour, pour une mort sûre dans le froid. Connaître et savoir son afiguration, sa morsure, ne pas céder au froid – et devenir. 

french texte difference different

Impossible de faire de tels rêves qui ne correspondraient à rien, voici ce que j'en déduisais. Et ces espèces de vertiges qui te saisissent sans que tu t'y attendes, ne sont-ils pas significatifs, eux aussi ? Tu es dans la rue et soudain quelqu'un que n'est pas toi vient de briser la glace du poste d'appel. La sonnerie hurle. Résonne sur la ville entière. C'est la nuit profonde. Vide. La foule t'écrase, te bouscule, mais elle n'est plus composée que de fantômes en vestons croisés et robes de printemps. Ils sont morts. Tous. À la même seconde. Terrassés par un mal étrange qui n'a pas encore de nom. Par le mal qui est le tien et celui de ta race éprouvée. Ils continuent leur promenade du soir dans la fraîcheur bienfaisante, bras dessus bras dessous, sans comprendre que c'en est fini pour eux. Ils entrent dans les cinémas, dans les boîtes, dans les cafés, ils prennent des taxis, des ascenseurs, se grattent les fesses sans y penser, se curent les dents, jacassent, vont pisser aux W.-C. du sous-sol, jettent dix francs dans la soucoupe en sortant, commandent des glaces, des omelettes pour six personnes, des grillades, des assiettes de caviar frais, signent des chèques, distribuent des pourboires, visent les cuisses de la femme assise en face d'eux, ils pensent à leur travail du lendemain, à leur maîtresse qui va avorter dans la semaine, ils prennent le dernier demi de bière avant de rentrer chez eux, deuxième ou troisième étage du tombeau de famille, mais ils sont morts. Déjà froids. Leurs âmes sont accrochées au fer forgé des balcons de la rue. Farandole incolore. Comme il fait glacial et sombre ! Ils t'ont laissé seul dans la nuit profonde. Vide. Au mégaphone une centaine de voix ivres murmurent, dégorgent, transmettent des ordres diaboliques dans un code asexué qui est le tien depuis ta plus tendre enfance. Voix liturgiques. Au pied de la statue de l'Immaculée qui entend les prières. Comment discerner ce qui ce dit dans ce tohu-bohu de maladresses ? Est-ce moi ou mon frère jumeau qui se tient bras en croix sur la colline ? Il faudrait une machine à écrire ultra-rapide et vingt mille feuilles de papier pour enregistrer sur le moment même l'hémorragie des images. Si la foule se réveille, tout est perdu. D'ici à demain ce langage incohérent ne sera plus que lettre morte. Il faudrait ramasser tout de suite le petit cadavre frais de l'enfant écrasé par l'autobus rouge et disséminer adroitement dans le texte quelques morceaux de sa cervelle répandue avec la poussière de la rue. D'ici à demain, on aura lavé l'asphalte, et il n'y paraîtra plus. Ne jetez pas les fœtus, ni les bouts d'ulcères. Ça peut servir. On laisse déjà se perdre trop de choses importantes sans vouloir quand on a le projet d'écrire.

“Septentrion”, Louis Calaferte

septentrion louis calaferte calaferte

Celui que l’on opprimait.

Le garçon sans nom marchait sans but. C'était son nom. Et c'était son but.

Sur les routes de la pampa péruvienne, la terre recouvrant par aplats ocres le goudron gris, il claudiquait. Coup de vent, griffes dans sa face. Le visage arraché à l'âge de quatre ans, on avait recousu une tête de chat sur ses plaies. Un morceau de visage de chat, tordu, distendu, évidé. Il avait perdu son nom, le Garçon-au-visage-de-chat avait perdu son nom. Dans sa tête pâle, du sang d'homme et du sang d'ailleurs. Des cheveux et des poils roux se mêlent sur son crâne fendu, d'ailleurs. En réalité, de son crâne fendu s'échappaient ses pensées. Un instant, toutes ses pensées emplissent l'image du monde.

Cri de saxophone, éclat de chewing-gum, le paysage groove.

Un tuk-tuk d'étrangers dépasse le garçon en le huant. Ils crient et rient. Fr-fronce ses sourcils, le le tuk-tuk s'écroule. Des-descend de son nuage, plus l'âge de rire, les visages humains sont dé-déchirés les chairs se trou-trouent les tissus de leurs joues lisses brûlent sur la terre ocre sur le goudron gris.

Allez hop ! le garçon au crâne fendu quitte la route et s'enfonce sous le soleil mourant entre les cactus. Son œil félin cligne, son corps sursaute. Il se retourne, air sensible. Les visages de ses étrangers fondent. Le ciel rougit. Tu sens cette atmosphère pesante ? Tu la sens mon atmosphère ? Il s'attrape le crâne, arrête de me parler ! C'est flou, c'est tout flou devant ses yeux. Un garçon à tête de chat qui gesticule dans le vide. Un de plus, un de moins. Flou, flou, connard, laisse-moi te trouer les yeux ! Tes yeux voyants, tes yeux lucides. Laisse-toi faire, laisse-toi écraser par mon atmosphère. Mais qui parle ? Le garçon relève la tête et supplie le ciel rouge.

Balalaïka lointaine. Grésillement de fatigue. Des paroles en une langue étrangère et de la peau liquéfiée. Grosse caisse régulière. Non, c'est mon cœur. Je dois quitter ma campagne, ne pas aller en ville. Mon esprit, une équation sans réponses. Je le sens qui se vide. Mes pensées coulent par mes cicatrices. Le visage d'un chat, qui a eu cette idée ridicule ?

C'est Dieu ! Le Tout-Puissant qui m'habite !

Le Garçon-au-visage-de-chat qui avait le crâne fendu reprit sa marche, quand une lance sortie du néant le traversa. Interloqué, et sans frémir, il s'agenouilla et écarta ses bras, en prenant son temps, comme ça, oui, comme ça. Des flèches l'atteignirent en plein visage, et chaque petite plaie vomissait des bouts de viande, des bouts de visage de garçons sans noms.

Alors, l'inconnu, sous les ordres insensés et graves de son dieu, attrape son oreille de chat. Il tirait de toutes ses forces. Les fils de suture cassaient un à un, ou arrachaient sa peau. Il a en main sa différence. Son visage de chat s'écharpe au fil des secondes, hautes comme les cactus des alentours.

Il remonte sur la route et recommence à marcher vers l'horizon, sa moitié de visage enserrée dans son poing. Son crâne fendu, les chairs à vif, de la rougeur, de la douleur pourrissante sous le soleil péruvien pourpre, des vers qui le rongent, des mouches qui le bouffent, des mouches à merde.

french text difference different

Promesses de visions.

Un triste verre d'ammoniac, posé sur ma tête. Boire ou ne pas boire, roulez jeunesse !

Et si je bois, la lande dévergondée deviendra monts et vallées. Tout s'éclaircira pour retomber ensuite, la vie, un soufflet au fromage. La vie, un soufflet au fromage ? Montez, descendez, montez, descendez. Et hop ! Les corps danseront ! Tu les verras, je t'assure, je t'assure tu les verras.

Et si je ne bois pas, ma jeunesse roulera. Et si je ne bois pas, ma jeunesse roulera. Des jeux de lumières grises, qui s'assombrissent. Des jeux de miroirs brumeux, une fumée de mercure lourde et bleutée qui arrache les poumons. Les poumons. Poumons. Pou- monts et vallées. Tu rouleras ma jeunesse.


Tu rouleras ma jeunesse, et hop ! tu l'époussetteras.

Le noir est exigé.

Ruminer ma déchéance entre le verre et la céramique brisés, un chien passe en courant, courant d'air, quelques accords.
Alerte comme l'animal apeuré, avancer sur le béton cellulaire, un chien passe. En courant, s'arrête, me toise de loin, repart.
Atteindre la dernière pièce, quelques accords, encore, écrire encore, le mur vide attend. Personne ne passe.
Simple liste de noms révêe, liste de nos rêves, un à un, le mur attend, célèbre. Exemplaire piété pour des dieux libéraux, aspire les attentes des âmes, sans répit, sans moi, sans que personne ne passe.
La liste s'allonge, s'allonge, sur le mur saigné, quelques accords, seulement des accords de puissant à puissant, sans moi, sans personne. S'allonge dans l'air vicié de la dernière pièce, le soleil s'estompe avec mes attentes murales.
Le chœur ecclésiastique des enfants faiseurs de lois gonfle et gonfle encore à l'extérieur. Étouffé par leurs mains.
Enfin, il se décide. Enfin, il se rend. La lame aura raison de ses chairs. Quelques accords encore, et le rouge se répand sur le ciment. Le noir est exigé au cimetière. Un chien passe en courant, personne ne passe.

text french reve dream